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CIDIHCA - Centre International de Documentation et d'Information Haitienne, Caribéenne et Afro-Canadienne

Edouard Anglade: policier de / Montréal / police officer

Pic de la Mirandole, cité par le cardinal Henri de Lubac, dit quelque part que Dieu, s’il a bien créé l’homme, avait bien pris soin de seulement l’esquisser, lui laissant le soin de se terminer lui-même. L’homme est devenu alors « une sculpture qui est son propre sculpteur, se donnant lui-même la forme définitive qu’il veut », et son burin est sa volonté. En fin de compte, disait Pic de la Mirandole, en nous créant, Dieu ne nous aurait offert que la matière première que nous devions traiter.

Cette assertion de Pic de la Mirandole s’applique merveilleusement à Edouard Anglade. Au sens propre comme au sens figuré. Au sens propre d’abord : On ne connaît personne qui autant qu’Edouard Anglade ait autant façonné son corps. Tout au long de sa vie, il prit soin de le fortifier. Il avait, jeune, une constitution frêle, et il a voulu la rendre forte, sans savoir encore que ce corps endurci allait plus tard lui servir dans le métier qu’il allait embrasser, celui de policier. Et jusqu’à la fin de sa vie, il devait exercer son corps, allant trois fois par semaine à la salle de gymnastique, participant régulièrement au marathon de Montréal. Il devait également prendre soin de le nourrir sainement, mangeant selon une diète très stricte, salant à peine sa cuisine, n’utilisant que très peu de graisse, et souvent pas du tout, consommant beaucoup de légumes, de fruits, constamment à la recherche des « produits santé ». Il était tellement soucieux de maintenir son corps en état qu’un de ses amis lui lança un jour, en riant : « Mon cher Edouard, tu mourras en parfaite santé ! »

Cependant, la révélation de Pic de la Mirandole s’applique aussi, en ce qui concerne Edouard Anglade, à son être profond.

De l’enfant gâté et choyé qu’il fut à l’homme responsable qu’il devint, c’est un itinéraire qu’Edouard Anglade emprunta et qui ne fut pas nécessairement évident. Filleul du président d’alors de la République d’Haïti, Franck Sylvain, il fut très tôt fasciné par les apparences du Pouvoir, par ses manifestations extérieures. Ces soldats claquant leurs bottes astiquées à miroir au passage du président, ces souhaits exécutés aussitôt exprimés, les parades de militaires sur le Champ de Mars, les défilés incessants des flagorneurs, des solliciteurs, des demandeurs de « jobs » prêts à sacrifier leur âme pour une prébende… tout cela étourdissait le jeune Edouard, tout cela lui montait à la tête. Pourtant, exactement comme il l’avait fait pour son corps, il a remodelé son esprit, ou plutôt, pour rester dans la terminologie de Pic de la Mirandole, l’a terminé, l’a mené de l’admiration béate des expressions du pouvoir à la mise en service du pouvoir au bénéfice du public. De celui qui admirait le militaire dans son uniforme chamarré, fier et soumettant tout à son bon plaisir, au policier mettant tout au service des citoyens, ce fut tout un parcours pour Edouard Anglade !

Edouard Anglade arriva au Québec en 1964. Il n’a pas trouvé immédiatement sa voie, ou plutôt sa vocation. Cela lui prit quelque temps pour savoir ce qu’il voulait être, ce qu’il voulait faire, et ce fut seulement dix ans plus tard, en 1974, qu’il fut commissionné policier de la Ville de Montréal. Ce qui paraît aujourd’hui évident ne l’était pas à l’époque : en effet, la Ville de Montréal, ce qui peut sembler bizarre aux jeunes d’aujourd’hui, ne comptait avant 1974 aucun policier noir, et Edouard fut le premier policier noir de cette Communauté urbaine. Non seulement ce ne fut pas évident, mais ce ne fut pas facile.

Le racisme, qui parfois est seulement la réaction d’un groupe fermé contre toute intrusion étrangère, un moyen de défense contre l’arrivée d’un élément allogène, un réflexe d’autodéfense, ne mis pas longtemps à rattraper Edouard Anglade. Il dut se battre non seulement contre le racisme de ses collègues, mais aussi et peut-être surtout contre une réaction, qui pouvait paraître normale, et qui était d’opposer une espèce de contre-racisme aux préjugés ambiants. Il lui fallait lutter contre soi-même afin de ne pas développer en lui une culture du ressentiment, et analyser et comprendre les réactions de son milieu de travail : seulement alors, armé de ce savoir, il pourrait lutter efficacement contre le racisme. C’est ce qu’il a fait avec bonheur. Il a compris qu’il ne s’agissait pas seulement de lutter contre le racisme, mais il s’agit de comprendre les conditions permettant l’existence du racisme et aider le raciste et la société à se débarrasser de ce fléau. C’est ce qu’Edouard Anglade a fait. Il a compris que se lancer dans des entreprises désespérées, extrêmes, violentes, renforce le racisme et conforte le raciste dans ses préjugés.

L’idole, en ce sens, d’Edouard Anglade, la figure qu’il se donnait en exemple, était Jackie Robinson., qui fut le premier Noir américain à pratiquer professionnellement le baseball. La comparaison entre les deux hommes est en effet facile : ils furent, les deux, chacun en son genre, des pionniers. Les deux furent obligés de lutter pour faire reconnaître leurs mérites et leurs compétences, et les deux furent des exemples pour leur communauté.

Il y a deux moment phares dans la vie professionnelle d’Edouard Anglade : la première est son équipée comme agent double de la police, agent secret de la Brigade des stupéfiants, noyautant un groupe de trafiquants de drogue et permettant leur capture et la fin de leur trafic. Ce n’est pas sans crainte qu’il accepta cette mission. Le milieu des trafiquants de drogue n’est pas un milieu de boy-scouts et de bienfaiteurs de l’humanité ; il risquait sa vie. Il avait peur. Il se persuada qu’il devait vaincre cette peur. Peut-être s’était-il dit, comme le maréchal Turenne s’adressant à son corps : « Tu tremble, carcasse, tu tremblerais encore davantage si tu savais où je veux te mener. » Le vrai courage, ce n’est pas l’absence de peur, le vrai courage consiste à surmonter sa peur. Cet épisode de la vie d’Edouard Anglade confirme encore sa volonté de se finir lui-même, d’être son propre sculpteur. Son expérience est relatée dans son livre paru aux Éditions du CIDIHCA sous le titre : « Nom de code Mao ». Cet ouvrage eut un succès considérable et est considéré par les Éditions du CIDIHCA comme son best-seller.

Le deuxième moment fort de la carrière d’Edouard Anglade fut celui, en 1988, où il fut obligé d’intenter un procès devant le Tribunal du Travail un procès pour harcèlement et discrimination contre la Police de Montréal. Il gagna son procès, et son cas fait jurisprudence devant les tribunaux. Là encore il lui fallut du courage pour se lancer dans ce procès, et du courage à un double titre : utiliser les moyens que la société québécoise mettait à sa disposition pour combattre l’injustice, et non pas se lancer dans une entreprise désespérée et illégale qui ne serait qu’un acte de pure vengeance. Et du courage pour entreprendre une action qui paraissait à prime abord comme insensée « puisque les choses étant ce qu’elles sont, le racisme existera toujours ».

Edouard Anglade a compté trente ans de carrière à la Police de Montréal. Il a reçu beaucoup de prix pour l’ensemble de sa carrière. Il est récipiendaire de deux Prix du Gouverneur Général pour services distingués, décernés, le premier, en 1995, par le Très honorable Roméo Leblanc, le second en 2004, par la Très Honorable Adrienne Clarkson. Par ailleurs, la police de Montréal lui a attribué un certificat de reconnaissance pour conduite exemplaire pendant plus de trente ans de service.

Quelque temps avant sa mort, Edouard Anglade s’était lancé – surtout pour le principe – dans une guerilla contre la Grc, la Gendarmerie Royale du Canada qui, malgré ses états de service et sa conduite irréprochable, a rejeté sa candidature à la participation du déploiement de policiers à la retraite que le Canadem a envoyé en Haïti pour entraîner les policiers haïtiens. La mort l’empêcha de poursuivre son combat.

Ce fut dans son cercueil, quand on exposa son corps, que l’on put se rendre compte combien, effectivement, Edouard Anglade avait façonné son corps à sa volonté : froid et dur comme l’acier de son revolver, il l’avait martelé son corps à son gré, lui donnant l’aspect qu’il lui avait plus de lui donner, tendu, ramassé, « un pharaon » comme l’avait constaté un de ses cousins, « tel qu’en lui-même enfin l’éternité le fit ».

Pic de la Mirandole, quoted by Cardinal Henri de Lubac, has apparently said that God, if in deed he created man, has only sketched him, leaving him to do the rest. Man has thus been «a sculpture that is its won sculptor, able to give himself the final form that he desires» and his chisel is his will. To sum it up, as expressed by Pic de la Miraondole, in creating us, God has given un the raw material that we have to master..

Such an declaration can very well apply to Edouard Aanglade both figuratively and otherwise. Realistically, we know no one, other than Edaourd Amglade, who has done so much to bring his own body into being. He spent his life giving it the best of care. As a young man, he was flimsy he wanted to become stronger although he did not know at the time the importance of a strong body in the career he would embrace, that of a policeman. Throughout his life, he kept in shape, going three times a week at the gym and taking part regularly in the Montreal marathon. He also took care of his nourishment, keeping a strict diet, using little salt, using almost no fat, eating lots of vegetables and fruits and constantly looking for «health foods». He was so concerned with his health that a friend of his once joked: My dear Edoaurd, you will die in good health!»

the Pic de la Mirandole’s revelation does apply to Edaourd Anglade with a more profound meanings.

From the spoiled child that he had been to the responsible adult that he became, the road he took was not obvious at first. As the godson of Franck Sylvain, at the time President of Haiti, he was fascinated by the allure of the power and its exterior manifestations. Soldiers clacking the heels of their shiny boots as the president passes, his wishes executed as they are expressed, the military parades he would preside over, the constant flow of fawners, of solicitors, of people asking for jobs and willing to give their soul in exchange for an emolument…all this fascinated the young Edouard, it all went to his head. However, just as he had done with is body, he remodelled his spirit or rather, to stick to the words of Pic de la Mirandole, he finished it, moving from the blind admiration of displays of power to putting himself at the service of the power for the benefice of all. For Edouard Anglade, it has been a long road to go from the admirer of the military men with their brocaded uniforms, proud and submitting every little thing to their pleasure, to the policeman serving at the service of the citizens.

Edouard Anglade moved to Quebec in 1964. He had not yet defined his future, where he wanted to go, what would be his vocation. It took him some time to know what he wanted ot be, what he wanted to do, and it’s only 10 years after that he was sworn in as a policeman for the city of Montreal. What seems easy now was not so at that time. As a matter of fact, and it would seem strange to young people today, the city of Montreal had no black policeman in 1974 and thus, Edouard became the first one in this urban community. And that was not simple nor was it evident.

Racism, this reaction of a closed group to whoever comes from the outside, a mean of defence against a non native individual, a reflex of self defence, soon rose against Edouard Anglade. He not only had to fight the racist attitude of his colleagues, but also this reaction, which would seem normal to some, and that consists of displaying counter-racism in face of the prejudices felt. He had to fight against himself avoiding to give into a culture of resentment. He had to analyse and understand the attitudes he faced in his job. Only then could he fight racism, and this is what he accomplished well. He understood that fighting racism was his only goal; he had further to help the community get rid of this plague. And he did. He understood that going into desperate, extreme and violent actions only reinforces racism and reassure the racist in his position.

In dealing with those issues, his role model was Jackie Robinson who was the first African-American to be a professional baseball player. In deed, it’s easy to establish a comparison between the two men: In their respective fields, they were both pioneers. They both had to fight to be recognized for their merits and competence, and both have set example for their communities.

There are two distinct moments in the professional career of Edouard Anglade: the first being the time he was an undercover agent for the police, a secret agent of the Drug team, finding groups of dealers leading to their capture and the end of their traffic operations. It isn’t without dear that he accepted this mission. Dealing with drug dealers is not dealing with boy-scouts or with benefactors of humanity. He was risking his life. He was scared. He convinced himself that he had to overcome his fears. May be did he say to himself what General Turenne had said: «You are shaking old bones, you would shake event more if you knew where I was taking you». Real courage is not to fear but to overcome fear. This experience confirms his will to accomplish himself, to be his own sculptor. This part of Edouard Anglade career is narrated in a book published by the CIDIHCA and titled: Name code Mao. The book had considerable success and the CIDIHCA publications consider it as his beset seller.

The second important moment in the life of Edouard Anglade was in 1988, when he was forced to take the Montreal Police force to Labour Court on the basis of harassment and discrimination. He won and his case is a precedent in local courts. There again, he needed to be courageous. He had to under take this action and use the possibilities made available to him by the Quebec society to fight injustice instead of taking desperate and illegal actions that would only be acts of vengeance. Et du courage pour entreprendre une action qui paraissait à prime abord comme insensée « puisque les choses étant ce qu’elles sont, le racisme existera toujours ».

Edouard Anglade had a thirty years career in the Police of Montréal. He was awarded several prized throughout this career. He received the prize of the governor General twice for his services: The first time in 1995 by The Most Honourable Romeo Leblanc, the second time by The Most Honourable Adrianne Clarkson. Further, the Montreal Police gave him a certificate for his commendable conduct during his 30 years of service.

Shortly before his death, fighting the principle, he took action against the Royal Canadian Police which, in spite of his services and flawless conduct, rejected his application to joint the retired policemen sent to Haiti to train the local police force. His death put an end to this fight.

It is when he was laid for viewing in his coffin that one could really see how Edouard effectively had sculpted his body to his liking : cold and hard as the steel of his pistol. He has hammered it to give it the shape he wished to have, stiff, well groomed, a «pharaoh» as one of his cousins described him « as in himself eternity had shaped him».

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