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Mémoire d’une amnésique de Jan J. Dominique
Au Salon du Livre à Paris
 

Dans ce récit où les souvenirs s’entremêlent, Lili/Paul, une petite fille devenue adulte raconte sa vie, entre Port-au-Prince, New York, et Montréal. Avec en arrière-plan la première occupation américaine d’Haïti, Mémoire d’une amnésique nous mène du pays natal de l’écrivain encore sous l’emprise du régime Duvalier, jusqu’au Québec en ébullition des années 1970. Jan J. Dominique y explore la mémoire, le racisme, le machisme, l’écriture au féminin, le désir, les rapports entre les hommes et les femmes et, bien sûr, l’amour.

Jan J. Dominique sera présente au stand de Québec Édition du salon du livre de Paris, qui se déroulera du 18 au 23 mars 2005. Un lancement de son livre, que le CIDIHCA et les Éditions du Remue Ménage viennent de publier, est également prévu le 7 avril, à 19 heures, à la Librairie du Québec.

Animatrice de radio, journaliste et enseignante, Jan J. Dominique est avant tout écrivain. Elle a commencé à écrire dès son adolescence. Mémoire d’une amnésique,  le premier de ses trois récits-romans, a reçu en Haïti le Prix Henri Deschamps. Ce roman, toujours d’actualité, se devait de franchir les frontières des Caraïbes. Le récit s’ouvre sur le souvenir de 1915:

Le 28 juillet 1915, les marines débarquent pour “protéger la vie et les biens des étrangers”; les Américains s’étaient emparés de Port au Prince et occupaient la République d’Haïti. Ils resteront dix-neuf ans. Parmi leurs réalisations: l’installation d’un réseau téléphonique, l’électrification de certaines zones, le désarmement de la masse paysanne, l’asphaltage de nombreuses routes, la création et l’entraînement de la gendarmerie nationale, l’assassinat des chefs caco après la mise en déroute des paysans insurgés, des inaugurations d’écoles, l’assainissement de l’administration de l’Hôpital Général, la peur panique d’un petit garçon qui ne voulait pas boire son lait.

Sur le balcon de la maison verte, quand il les voyait, casqués, bottés, longer la petite rue, paralysé par la peur il criait “non! non!” et la voix tremblante finissait par promettre “Américains, Américains, ja va boire mon lolo”. Ne fais pas mal, Américain, je serai sage!

……………………………………………………….      Il aura six ans à leur départ mais la marque restera. Je me souviens de la phrase qui fait partie des histoires racontées le soir. Il avait six ans à leur départ et pour moi cette date est celle de notre venue au monde, ces six années ayant suffi pour accumuler la rage et constituer l’héritage.

La première partie du livre raconte le quotidien de la petite fille sous la dictature et le travail de mémoire que doit faire l’adulte pour affronter les vieux démons.

Un matin, elle partit plus tôt que d’habitude, portant à bout de bras son sac rempli de livres et de cahiers, marchant très lentement. Elle s’était souvent demandée si l’homme était déjà debout à cette heure. Il était sept heures. Devant la maison aux murs blancs de l’homme, elle ralentit; à la barrière, elle s’arrêta, une voiture sortait et il était sage d’attendre. Elle gardait les yeux baissés, il valait mieux ne rien voir. Pendant qu’elle attendait à côté du portail le moment de traverser, elle rêvait. Si elle possédait des pouvoirs magiques, comme les femmes des soirs de tirer-contes, elle lèverait les yeux et saurait qui avait pris place dans cette automobile, elle apercevrait l’homme en noir qui frissonnerait de peur en la reconnaissant. Elle utiliserait sa magie pour le transformer en couleuvre, il ne méritait pas autre chose.

Je recommence à écrire malgré la distance, malgré les heures de découragement.  À quoi bon m’acharner à bleuir ces pages ?   À quoi servent des mots alignés ?  Gaspillage de temps et d’énergie !  Pourquoi ?   Pour qui ?   Pas pour ceux auxquels nous pensons, pas pour ceux vers lesquels se dirigent nos pas de l’autre côté des frontières du rêve.  Ils ne savent pas lire cette langue dont je me sers, car je m’en sers, tant bien que mal, même si je ne la sens mienne ni par le cœur, ni par le droit. Mais je n’arrive pas à écrire ma langue comme je le voudrais, pas encore. Si ce n’était tellement triste, nous aurions pu en rire.  Je n’ai pas appris, on ne m’a pas laissé apprendre (on, cette fois, désignant ceux qui croyaient m’enfermer dans des mots hors ma terre pour me fermer les yeux).  Je briserai les barreaux, tant pis pour mes maladresses, mes fautes de syntaxe ou d’orthographe.  Ceux à qui je pense ne comprennent pas cette langue, ils ne la parlent ni ne l’écrivent.  À quoi bon écrire ?  Parce que… Je refuse le silence, je continue, n’importe comment.  En attendant de savoir écrire, je fais des pages d’écriture, j’apprends.  En attendant, j’emmagasine les phrases que je découvre, archiviste usurière, je garde l’histoire, peu importe comment, pour les jours de grands soleils.

Dès sa parution, le récit de Jan J. Dominique a été accueilli avec beaucoup d’intérêt, que ce soit en Haïti, à l’étranger, ou dans la communauté universitaire (département de littérature francophone, women studies). Il a d’ailleurs fait l’objet de nombreuses études. Citons pour exemple ce texte publié en 2004 dans le cadre de réflexions sur les 200 ans de l’indépendance haïtienne, Ecrire en pays assiégé -Haïti-Writing Under Siege, (Amsterdam/New York) sous la direction de Marie-Agnès SOURIEAU,  et Kathleen M. BALUTANSKY, et qui comporte un article de Irline François, professeur à Goucher College, sur le travail de Jan J. Dominique. La présentation de cet ouvrage collectif précise : « Jacques Stephen Alexis, Jacques Roumain, René Depestre, Marie Chauvet, Frankétienne, J. J. Dominique, Jean Métellus, Dany Laferrière, Yanic k Lahens, Lyonel Trouillot et Edwidge Danticat sont quelques-uns des écrivains haïtiens dont l’écriture est marquée par le contexte politique d’Haïti. Les régimes dictatoriaux ont, en effet, affecté l’espace créatif, imposant un certain nombre de contraintes auxquelles ces écrivains, chacun à leur manière, ont ingénieusement riposté et réagi. Ce recueil d’essais critiques et d’entretiens tente d’illustrer et d’analyser comment les œuvres romanesques, poétiques et théâtrales s’accommodent du « pays assiégé » et déploient des stratégies linguistiques et formelles permettant de transcender les forces d’oppression. »

D’autres essayistes ont insisté sur la modernité de ce texte : « C’est un livre original, inhabituel en ce sens que c’est un récit sans histoire. Ou plutôt si le livre a une histoire, c’est l’histoire de l’écriture de ce livre. Mémoire d’une amnésique est le récit d’une voix qui tente de naître et qui pour cela cherche les mots nécessaires afin de pouvoir se dire. C’est un récit écrit entre le silence et une parole qui veut a tout prix se dire afin d’être, un récit écrit entre le conscient et l’inconscient, la mémoire et l’oubli qui a permis d’enfouir le trauma. Faisant face au trauma, Jan J. Dominique fait appel a l’écriture dans le besoin de se dire et afin que dans sa vie il fasse jour.»  (Lucienne J. S errano, York College/CUNY).  « Mémoire d’une amnésique, que l’on a qualifié de roman autobiographique bien que l’auteur s’en défende, est un récit ancré dans les traumatismes générés par la première occupation américaine. […] Ce roman est un des premiers à parler d’Haïti sous un jour qui ne laisse pas de prise à l’exotisme des Caraïbes pour le lecteur. » (Joëlle Vitiello, MacalesterCollege)

Née à Port-au-Prince (Haïti), Jan J. Dominique a fait ses études en Haïti et au Québec où elle a ensuite travaillé quelques années en milieu syndical. Revenue en Haïti après ses études supérieures, elle élabore du matériel didactique créole à l’Institut Pédagogique National, enseigne à l’École Normale Supérieure et dans plusieurs collèges. Elle collabore également comme reporter à Radio Haïti Inter, une station dirigée par son père. A partir de 1986, elle travaille exclusivement à la radio comme journaliste et animatrice d’émissions d’information et culturelles. Elle devient directeur exécutif de Radio Haïti en 1995.

Après Mémoire d’une amnésique, Jan J. Dominique publie en 1996 aux Éditions des Antilles, à Port au Prince, un recueil de nouvelles, Évasion, qui traite des angoisses du retour en Haïti après l’exil, des difficultés de l’exil dans les pays du Nord, du surnaturel qui se tisse autour d’une maison haïtienne, de la voix intérieure d’un enfant non encore né. Chaque texte est une interrogation sur le rapport entre voix, mémoire, histoire, spiritualité et écriture.

En 2000, paraît son roman Inventer… la Célestine, qui est autant celui d’une recherche généalogique individuelle que d’une recherche sur l’histoire d’Haïti. Le récit du présent s’inscrit dans le décor des derniers mois du régime des Duvalier, et celui du passé a pour décor les îles sœurs Cuba et Haïti et pour constante les révoltes des esclaves noirs. Les deux histoires s’enchevêtrent, formant un commentaire sur l’écriture même d’un roman.

Après avril 2000, date de l’assassinat de son père Jean L. Dominique, elle continue à diriger la radio. Forcée cependant de fermer Radio Haïti pour des raisons de sécurité en février 2003,  Jan J. Dominique vit depuis à Montréal (Canada) où elle continue son travail d’écrivain. Ses romans parus en Haïti doivent être réédités au Québec. Le premier, Mémoire d’une amnésique, une coédition du CIDIHCA et des Éditions du Remue Ménage, paru en novembre 2004, est actuellement disponible en France, à la Librairie du Québec, 30, rue Gay Lussac 75005 Paris Tél.: 01.43.54.49.02 www.quebec.libriszone.com, liquebec@noos.fr