Gauche haïtienne

Un Haïtien dans la guérilla du Che
Par Jorge Berenguer Cala
 

Adrien Sansaricq Laforest arriva à Cuba attiré par la Révolution, qui avait triomphé en 1959; il partit pour le Congo avec le commandant Ernesto Che Guevara et mourut dans son pays natal, Haïti, dans la lutte contre le dictateur François Duvalier.

En 1962 il arrivait à La Havane pour terminer des études de médecine, ce qu’il fit sans rencontrer de grandes difficultés. Ce n’était pas uniquement aux études qu’il voulait se consacrer; si tel avait été le cas, il lui aurait été plus facile d’étudier en France ou au Mexique (A). Tout au contraire Adrien représentait en ces moments le jeune révolutionnaire en accord avec un processus politique qui lui paraissait prometteur et réel. On le vit se joindre aux autres étudiants universitaires qui se mobilisaient pour combattre l’impérialisme nord-américain durant les journées de la Crise d’octobre; euphorique, en leur compagnie dans un camion chargé, il entonnait l’hymne Le Drapeau Rouge, comme se le rappellent quelques uns de ses compagnons.

 

Une fois diplômé en médecine, il n’était pas astreint à accomplir le service social en milieu rural, comme ses collègues cubains. Mais il exigea de pouvoir aller là où il le fallait et il fut envoyé dans la Sierra Maestra, du côté de Perseverancia et de Santo Domingo, pour soigner les paysans. Étant donné les conditions sociales et les violentes séquelles qu’avait laissées la guerre contre le tyran Fulgencio Batista, certains habitants des lieux avaient coutume de résoudre leurs problèmes de façon tout aussi violente, et c’est ainsi qu’à cause de différends entre eux et le médecin en poste antérieurement ils avaient mis le feu à ce qui faisait office de clinique. L’occupant, qui heureusement ne s’y trouvait pas, dut partir précipitamment.Pour parvenir à l’endroit en question, à cette époque, il était nécessaire de traverser des rivières en crue, des chemins impraticables. Le transport par excellence, pour ne pas dire l’unique, se faisait à dos de mulets qui transportaient les produits de et vers cette région montagneuse.

Adrien partit pour la Sierra Maestra, fit les consultations sous un arbre ou ailleurs, suivant le cas; il gagna l’amitié et le respect de ces farouches paysans, autrefois si chatouilleux. Pendant une année il remplit sa tâche de médecin dans ces difficiles conditions.

Nous ne pouvons affirmer s’il fut membre ou non du Comité central du Parti communiste haïtien, mais nous pouvons certifier qu’en 1965 il était militant du Parti communiste cubain, c’est-à-dire l’un des premiers, car c’est en cette année-là que fut constitué le Comité central du Parti.

Ceux qui ont connu Adrien Sansaricq Laforest le décrivent comme quelqu’un de grande taille, mince mais fort; il avait le teint clair mais on voyait bien qu’il était métis; c’était un homme très serein, peu bavard, qui réfléchissait à ce qu’il allait dire et s’exprimait ensuite avec fermeté. Sa personnalité se manifestait d’elle-même, par son comportement, sa modestie, ses rapports respectueux et raffinés; il était capable d’aborder les sujets les plus variés, d’apprécier la musique et de bavarder avec ses amis qui n’étaient pas nombreux. Il imposait le respect par son caractère affable qui établissait les limites.

 

En 1965 le commandant Ernesto Che Guevara arriva au Congo avec un groupe de guérilleros et l’idée de former une armée révolutionnaire avec les Simbas et d’autres ethnies de la région. Tatu, qui signifie trois en swahili, fut le nom de guerre qu’il adopta. Les noms étaient donnés suivant l’ordre d’arrivée et bien qu’il fût parmi les premiers, il réserva les deux nombres antérieurs pour ses compagnons Víctor Dreque et José M. Martínez qui l’accompagnaient.

À ce groupe révolutionnaire se joignait Adrien au mois de septembre, approximativement cinq mois après l’arrivée du Che. Son incorporation était principalement due à sa qualité de médecin, tâche qu’il alternait avec celle de traducteur grâce à ses connaissances du français.

Le lac Tanganika est frontalier de plusieurs pays africains. Pour arriver au Congo par la voie qu’empruntèrent les guérilleros, il était nécessaire de parcourir d’abord de grandes distances par terre en Tanzanie et d’atteindre ensuite l’important port de Kigoma, à partir duquel ils s’embarquèrent pour traverser sur une distance d’environ 70 kilomètres l’immense étendue d’eau, voyageant presque toujours de nuit pour tromper la vigilance de l’ennemi, et risquant en maintes fois de faire naufrage, étant donné la fragilité des embarcations et des eaux agitées du lac.
Avant d’arriver à Kigoma, en territoire tanzanien, il existe un village appelé Kasulu, et sur l’autre rive, au Congo, il en existe un autre du même nom. Ce fut le nom de guerre assigné par le Che à Adrien Sansaricq: Kasulu dans la guérilla. Au début on avait utilisé les chiffres par ordre d’arrivée, mais par la suite on prit des noms de localités comme dans le cas de Fizi, le médecin Diego Lagomasino qui allait aussi prendre part aux événements et qui nous a relaté ces détails.

Il est fort probable que l’utilisation de noms de villages était influencée par une telle pratique dans la Sierra Maestra, bien que là ce fut la provenance des combattants qui était prise en considération.

Quelques mois auparavant, arrivé au terme de son affectation dans la Sierra Maestra, Sansaricq avait été remplacé par un autre jeune médecin. Ils étaient restés ensemble pendant une semaine et s’étaient séparé avec une forte et fraternelle accolade, de sorte que la surprise fut d’autant plus grande de part et d’autre quand, à la base de la guérilla en Afrique, ce fut précisément ce médecin, Rafael Zerquera Palacios, Kumi, de son pseudonyme en swahili, qui reçut Adrien et qui allait devenir un de ses meilleurs amis.

À quelques 150 mètres de la rive du lac Taganika, très proche d’une haute montagne, en territoire congolais, fut établie une base de la guérilla en un lieu connu sous le nom de Kibamba. Là et à la base principale, distante de plusieurs kilomètres, dans les montagnes couvertes de forêts, Sansaricq allait remplir ses fonctions de médecin et de traducteur de français.

À la fin du mois de novembre la situation se compliqua sur le théâtre africain à la suite des accords de l’OUA concernant la non-intervention dans les affaires internes des pays africains. La Tanzanie demandait le retrait des internationalistes cubains et à cela s’ajoutait la disposition prise par les Congolais de cesser la lutte. Le groupe révolutionnaire revint à Cuba. Les précurseurs de la lutte révolutionnaire n’échouent pas, ils sèment; la récolte se fera postérieurement même si nous n’en connaissons pas le moment.

La décennie des années soixante du XX siècle fut particulièrement tragique pour le peuple haïtien. Dès l’arrivée au pouvoir en 1957 du dictateur François Duvalier, sa tyrannie saigna à blanc la vie d’hommes et de femmes honnêtes : les vagues d’assassinats, emprisonnements, tortures et persécutions furent une constante des quatorze années de Papa Doc. Dès le début tout ce qui pouvait ressembler à l’opposition fut cruellement réprimé. Ainsi la famille d’Adrien Sansaricq fut anéantie dans sa presque totalité.

 

Il est évident que sa participation dans la guérilla zaïroise avait raffermi et préparé Sansaricq pour le but que comme révolutionnaire il s’était fixé. Au cours de son court séjour en Afrique en compagnie du Che, il fit montre de qualités exceptionnelles et l’on peut dire qu’il gagna l’estime d’un homme aussi exigeant que l’était Ernesto Guevara qui, lui, faisant une évaluation des événements, s’exprimait ainsi : (p.222)

Je voudrais laisser ici les noms de ces compagnons sur lesquels j’ai toujours senti que je pouvais m’appuyer, en raison de leur personnalité, de leur foi en la Révolution et de la décision de faire leur devoir quoi qu’il arrivât. Certains d’entre eux, à la dernière minute, avaient eux aussi faibli, mais nous oublierons cette minute finale, car cette faiblesse concernait leur foi, non leur décision de se sacrifier. Il y eut certainement d’autres camarades dans cette catégorie mais n’ayant pas eu de rapports très proches avec eux, je ne peux pas le certifier. C’est une liste incomplète, personnelle, très influencée par des facteurs subjectifs; que ceux qui n’y figurent pas et pensent qu’ils étaient de la même catégorie ne m’en veuillent pas : Moja, Mbili, Pombo, Azi, Mafu, Tunaime, Ishirini, Tiza, Alau, Aziri, Agane, Hukumu, Ami, Amia, Singida, Alaziri, Semori, Amnane, Angalla, Bodolo, les médecins Kumi, Fizi, Morogoro et Kasulu … (1)

 

Le Che ajoute sur une autre page de son journal : « (…) un médecin haïtien, Kasulu, qui nous fut d’une grande utilité (sans vouloir discréditer sa science, il nous fut plus utile pour sa maîtrise du français que pour ses connaissances médicales) .»

Avec la ferme volonté de continuer la lutte partout où ce serait nécessaire, Adrien revint d’Afrique. Il ne resta que peu de mois à La Havane où il se maria et, vers le mois de mai il disparut.

La dernière fois qu’il rendit visite au docteur Zerquera, Kumi, il ne fit mention d’aucun plan, mais l’intuition de l’ami médecin lui fit comprendre que ce n’était point là une visite quelconque; il avait habité dans cette maison, il n’y avait pas si longtemps, pendant un mois, et Zerquera le connaissait bien. Sans doute est-ce pourquoi il n’y eut pas de troisième accolade qui, outre l’émotion, l’aurait trahi. Tout simplement il disparut et s’en alla remplir son devoir. En 1968 il retourna dans sa patrie.

Nous ignorons les détails des événements en Haïti. Cela va de soi que Sansariq s’y joignit à d’autres révolutionnaires pour organiser la lutte. Un jour où étaient réunis les dirigeants du Parti communiste haïtien dans la clandestinité, dans un lieu secret non loin de Pétionville, ils furent dénoncés par un traître qui, jusqu’à ce moment-là, occupait le poste de responsable de la Commission militaire du Parti. Cet individu, du nom de Frank Essalem, avait évidemment été recruté par un appareil de renseignements beaucoup plus puissant que les services secrets de Duvalier.


 

Une fois réactivé le Parti communiste haïtien, ses membres avaient effectué des actions politiques et militaires d’une certaine importance, mais le groupe révolutionnaire fut contrôlé par un agent qui connaissait très bien l’organisation et les mouvements de ses principaux dirigeants. L’information concernant la tenue de cette réunion, qui était connue et jusqu’à un certain point coordonnée par Frank Essalem, fut transmise aux tontons macoutes. Ces derniers encerclèrent la maison et ordonnèrent à ses occupants de se rendre. Se rendre signifiait la torture et finalement la mort. Ils décidèrent de combattre. Les soldats de Duvalier disposaient de bonnes armes, dont un char de guerre qui bombarda l’endroit.

Les révolutionnaires encerclés tombèrent au cours de cet affrontement inégal qui dura des heures. Parmi eux se trouvait un jeune frère d’Adrien, nommé Daniel, qui s’était préparé en République dominicaine et s’était joint au reste du groupe pour mener la lutte en Haïti. Adrien parvint à sortir de la maison mais il fut intercepté alors qu’il se dirigeait vers Port-au-Prince et fut tué.

Quelque temps après ses compagnons de l’Université de La Havane, ses patients de La Sierra Maestra et les combattants de la guérilla en Afrique apprirent qu’il était tombé en combattant. Il fut un lien entre l’Afrique, Haïti et Cuba, un cri de combat contre l’oubli (2).

Notes

Ernesto Che Guevara, Pasajes de la guerra revolucionaria. Congo, Madrid, Editorial Grijalbo-Mondadori. (Pour l’édition française : Passages de la guerre révolutionnaire : le Congo, Paris, Éditions Métailié, sept. 2000.) NdlT Pour ces notes nous avons conversé avec les personnes suivantes : Rafael Zerquera Palacios, Kumi; Diego Lagomasino Comesana, Fizi; Héctor Vera Acosta, Hindi; Arquímedes Martínez, Agano, tous les quatre médecins dans la guérilla; Carlos Miyares Rodríguez, médecin militaire retraité qui connut Adrien étudiant; Humbert Dorval, diplomate et dirigeant du PCH; Narcizo Isa Conde, secrétaire du Parti Fuerza de la Revolución en Rép. Dominicaine.

(A) Adrien avait dû rester, lors de cette visite, à Cuba où il compléta ses études en médecine commencées au Mexique depuis son départ d’Haïti en 1957. NdlT.